La guerre de 1870

La guerre de 1870

Mise à jour : 23/09/2021

Le 150e anniversaire de la guerre de 1870 a confirmé le regain d’intérêt des historiens pour ce conflit longtemps délaissé. Entamé il y a 30 ans, ce renouveau historiographique a favorisé de nouvelles approches concernant aussi bien l’étude des origines de la guerre et des causes de la défaite française que la place de cet événement dans le long XIXe siècle ou encore son héritage mémoriel.

SYNTHÈSES ET ESSAIS

AUDOIN-ROUZEAU, Stéphane. 1870. La France dans la guerre. Paris, Armand Colin, 1989

« Archaïsme et modernité se mêlent étroitement dans le conflit de 1870, transition entre les guerres du XIXe siècle et cette immense épreuve que fut pour la France la Première Guerre mondiale. » « En 1870, le sentiment national existe, mais il est encore fragile, diffus, inégalement réparti. » Dans cet ouvrage qui fit date, Stéphane Audoin-Rouzeau renouvelait les approches de ce conflit alors assez largement oublié, y compris par les historiens, au profit des deux guerres mondiales du XXe siècle. S’il revient de façon très didactique sur les grandes phases du conflit, s’attarde sur l’impréparation de l’armée ou la médiocrité du commandement et détaille une étude sociologique du soldat en campagne, son intérêt particulier se porte sur les fondements du très intense sentiment national observé durant les quatre années éprouvantes de la Première Guerre mondiale. Pour en remonter l’origine, il s’attache à explorer la perception immédiate ainsi que la mémoire naissante du conflit de 1870 à travers un tableau de la France en guerre. Il propose notamment une étude de l’opinion publique au terme d’une plongée dans les nombreuses publications françaises de l’époque et dans les sources de premier ordre, malgré le prisme politique fort, que constituent les rapports des préfets. Il y perçoit des Français d’abord pacifistes, qui furent pris peu à peu d’une « résolution patriotique » qui se maintint jusqu’au bout, essentiellement dans les milieux urbains, populaires ou républicains, mais aussi dans les campagnes contrairement à une idée longtemps reçue. De son point de vue, « il est frappant d’observer à quel point la guerre franco-prussienne annonce l’avenir » et contribua à forger durablement le sentiment national français, que la Troisième République entretiendra tout particulièrement à travers « l’esprit de revanche ».

 

ROTH, François. La Guerre de 1870. Paris, Librairie Arthème Fayard, 1990

« La candidature Hohenzollern n'est plus une affaire espagnole, elle est devenue tout de suite une affaire franco prussienne. »

« Comme la guerre, la paix est franco-allemande. Les autres pays d'Europe sont restés à l'écart jusqu'au bout. »

« Cet engagement total, jamais observé jusque-là, est le fruit d'une cohésion nationale dont l'intériorisation du souvenir de 1870 est le soubassement. »

Dans cette synthèse de référence, François Roth, qui fut professeur d’histoire contemporaine à l’université de Nancy et spécialiste des relations franco-allemandes, jugeait la guerre de 1870 comme un conflit purement franco-allemand. A propos des causes de la guerre, il relève qu’en France, les bonapartistes conservateurs pensaient qu’elle permettrait le maintien du régime et que la presse influença l’opinion en ce sens. Pour sa part, Bismarck, ministre-président de la Prusse et chancelier de la Confédération de l’Allemagne du Nord, souhaitait l’unification de l’Allemagne pour répondre à certaines des aspirations exprimées en 1848 et il estimait qu’un choc militaire serait plus efficace que de longues négociations avec les quatre pays d’Allemagne au sud du Main pour réaliser cet objectif. S’il avait donc introduit la guerre dans ses nombreux calculs, il ne souhaitait cependant pas la déclencher, son obsession étant plutôt d’isoler diplomatiquement la France.

Sur la conduite de la guerre, F. Roth analyse le grand talent de Moltke, chef d’état-major sur une longue durée, pour optimiser les aspects modernes de la guerre, telle l’artillerie soigneusement coordonnée avec l’infanterie. Préparation de long terme d’un côté et « improvisation » de l’autre ont abouti à la défaite française à Sedan. L’incompétence et la défection de Bazaine entraînèrent un lourd discrédit du régime bonapartiste, cependant que personne n’avait prévu le « sursaut national » provoqué sous l’impulsion du gouvernement républicain intelligemment dirigé par Gambetta et Freycinet. La paix fut elle-aussi exclusivement franco-allemande. Sur les conséquences à plus long terme, la France a subi des pertes humaines et économiques plus importantes que l’Allemagne ; il conviendrait néanmoins de les relativiser en tenant compte de la rapide reprise d’activité consécutive au conflit. Si l’occupation concerna trente départements, cette expérience consolida aussi le sentiment patriotique français. Plusieurs lois furent votées dans l’objectif de restaurer un équilibre avec l’armée allemande : celles de 1872 et surtout de 1889 concernant le service militaire universel qui permirent de réunir 700 000 hommes en campagne ; celle de 1873, dite « loi des cadres », qui prévoyait la formation d’officiers et de sous-officiers prêts à encadrer un quatrième bataillon automatiquement formé dans les régiments d’infanterie en cas de guerre ; celle de 1874 sur les écoles de sous-officiers ; celle de 1876 sur la création de l’École de Guerre ; celle de 1889, à l’origine de l’état-major général et du Conseil supérieur de la guerre, dont le chef devait devenir généralissime en cas de conflit. D’autre part, l’adhésion à la République fut très large, y compris chez les officiers. En revanche, pour l’auteur, la Première Guerre mondiale ne fut pas rendue inéluctable par cet affrontement bref qui ne concerna en aucune façon les autres États européens : les prétendus « ennemis héréditaires » demeurèrent en effet prudents, conservant durablement une ligne plutôt défensive.

 

HOWARD Michael. The Franco-Prussian war: the German invasion of France 1870-1871. Routledge, 2001

« Petit à petit, j’en vins à comprendre […] que l’issue de la guerre n’était pas le résultat d’un commandement défectueux mais d’un système militaire défectueux. Et le système militaire d’une nation n’est pas une section indépendante du système social mais y est totalement englobé […]. L’histoire militaire était une matière trop sérieuse pour être laissée aux historiens militaires. »

« Le confit franco-allemand avait vocation à être résolu par les méthodes de Clausewitz ; non celles de Mahan ».

« La révolution militaire qui s’ensuivit en Europe eut des répercussions dans des sphères qui transcendaient de loin l’armée ».

Michael Howard a enseigné l’histoire militaire ou plutôt, selon ses termes, l’histoire de la guerre au King’s College de Londres. Il constate que la question fondamentale du système militaire et de l’organisation reçut deux réponses différentes et paradoxales.

La Prusse des Junkers, en réaction à la défaite d’Iéna en 1806, comprit que l’ère des masses était advenue et qu’à la loyauté des troupes s’ajoutait un prérequis : l’efficacité ; le principe du service universel obligatoire fut affirmé et mis en œuvre par la création de la Landwehr dès 1813 et les aristocrates durent accepter des rejetons de la classe moyenne dans leurs rangs, tandis qu’un soin extrême fut apporté à la formation de tous. Inversement la France, pionnière de la nation en armes, crut pouvoir se contenter d’une armée de métier, alimentée en partie par le système du remplacement et encadrée par des Biblioveilles septembre 2021 – CDEM/SAPD – page 3 officiers sortis du rang après avoir combattu contre des armées moins aguerries. Elle avait la réputation de détenir la meilleure armée du monde, cependant que Napoléon III et Niel, seuls conscients de la montée en puissance de la Prusse, misèrent tardivement sur le fusil Chassepot et la Garde mobile ; l’improvisation aboutit à un véritable chaos lors de la mobilisation non séparée de la concentration, à la différence des Prussiens. De surcroît, le trop petit nombre de lignes ferroviaires et le manque d’organisation de l’Intendance produisirent leurs effets ; la marine française, de réputation mondiale, ne réalisa pas l’opération amphibie possible et redoutée contre les ports prussiens, la culture nationale française étant trop exclusivement continentale. La « Guerre à outrance » aboutit pourtant à la concentration d’un nombre important de soldats mal entraînés, au rassemblement de corps hétérogènes commandés par des chefs promus hâtivement. Ni Chanzy, Faidherbe ou Bourbaki ne surent profiter pleinement de leurs avantages, les Francs-tireurs jouèrent un rôle contreproductif et la paix survint avec l’épuisement des combattants et la chute de Paris, les Français tranchant en ce sens lors des élections du 8 février 1871.

 

ALLORANT, Pierre ; BADIER, Walter ; GARRIGUES, Jean (dir.). 1870, entre mémoires régionales et oubli national. Se souvenir de la guerre franco-prussienne. Presses universitaires de Rennes, 2019

« Les empreintes régionales de la guerre de 1870-1871 sont très inégales et composites. »

« Une conflagration qui ne laisse aucun État, même lointain, indifférent. »

Membres du laboratoire POLEN (Pouvoirs, lettres, normes) de l’université d’Orléans, Pierre Allorant, Walter Badier et Jean Garrigues ont rassemblé les contributions d’historiens et de conservateurs de musées. Ces spécialistes soulignent la vivacité du souvenir de la guerre de 1870-1871 jusqu’en 1914 dans les régions françaises plus directement concernées : la Haute-Saône, qui fut un théâtre d’opérations et d’occupation, ainsi qu’un dégradé comprenant la Normandie, la Loire, l’Indre et la Réunion, territoire à agréger à la France.

Au plan national, le souvenir se transmet par les ruines et se sublime par la préoccupation de la protection du patrimoine en temps de guerre. Le musée de l’Armée, créé en 1905, procède d’abord d’un projet de « glorification des hauts faits militaires du passé » ; l’évolution de l’historiographie récente, plus axée sur le vécu de tous les acteurs et témoins des deux conflits mondiaux, incite aujourd’hui à redonner de l’importance à la partie du musée consacrée à la guerre de 1870-1871. Les manuels et programmes scolaires ont également joué un rôle majeur « dans la construction du roman national », même si, de nos jours, ils laissent toute la place « aux nouveaux traumatismes des deux guerres mondiales ». Les guides touristiques sollicitent abondamment les lieux de mémoire, adaptant eux-aussi leur propos aux changements de perception de cette guerre. Les écrits du for privé et les justifications des acteurs politiques comprennent par exemple le témoignage d’Auguste Vonderheyden, combattant de la guerre de 1870- 1871 et juge sévère de celle de 1914-1918. Plusieurs journaux intimes, carnets de guerre et échanges épistolaires se font l’écho des faits de guerre eux-mêmes mais également des sentiments de tendresse et de solidarité dans les familles, ou au contraire de divergences politiques.

Les notes laissées par François Roth sur la commémoration de 1895 indiquent qu’elle fut organisée en Allemagne sur tout le territoire du Reich et sur les champs de bataille, à la fois par les pouvoirs publics et par les associations de « vieux guerriers ». En France, les associations d’anciens combattants furent à l’initiative des commémorations, les héros vaincus furent comme transfigurés depuis 1871 et les responsabilités de la Prusse commencèrent à être soulignées. Dans l’Entre-deux guerres, notamment en 1920, les conflits de 1870-1871 et 1914-1918 furent tous les deux commémorés en région parisienne : les préoccupations bellicistes et humanitaires perdurèrent avec des nuances.

 

BOURGUINAT, Nicolas ; VOGT, Gilles. La Guerre francoallemande de 1870 : une histoire globale. Paris, Flammarion, 2020

« La réalité transnationale d’un conflit auquel il n’est ni exagéré, ni excessivement audacieux d’associer un caractère global. »

« Si la guerre de 1870 est souvent méconnue et parfois délaissée, en tout cas mal comprise, c’est peut-être parce qu’elle offre deux visages. »

« Cette guerre à deux visages qui, dans les faits, ne dura que huit mois, fut déterminante dans l’histoire contemporaine. »

Les deux auteurs rappellent au lecteur que les contemporains du conflit de 1870 le nommaient « guerre franco-allemande » et réservaient le terme « guerre franco-prussienne » aux aspects institutionnels (politiques, diplomatiques, militaires). Biblioveilles septembre 2021 – CDEM/SAPD – page 4 Vogt et Bourguinat se rallient à ce point de vue et se prononcent contre l’expression de Victor Hugo : « Année terrible », qui aurait le tort de lier guerre étrangère et guerre civile. De même préfèrent-ils le mot « origines » à celui de « causes ». Parmi elles, la politique étrangère de Napoléon III parvenait mal à articuler l’aide à l’affirmation des nations avec la défense de la puissance française, ce qui le conduisit à court terme à gérer maladroitement l’affaire Hohenzollern. Les causes de la défaite militaire furent l’impréparation militaire et l’absence d’alliés, jugés non nécessaires, le Gouvernement de défense nationale ne parvenant pas à inverser la situation et la séparation entre les instances de Paris et de Tours apparaissant comme une erreur capitale.

En France, la population avait l’impression d’être mal gouvernée et mal défendue, alors que l’unité allemande, véritable aspiration du peuple et non des intellectuels romantiques ou hégéliens, fut prise en compte par Bismarck. La Prusse ferait l’Allemagne « par le fer et par le sang », tout en excluant le libéralisme politique, l’Autriche multinationale et la « sentimentalité dynastique ». Cependant, si le Zollverein s’était révélé très intéressant économiquement pour l’Allemagne du Nord, l’Allemagne du Sud, plus riche et industrialisée, put imprimer son influence une fois l’unité réalisée.

Les aspects internationaux du conflit, notamment son « retentissement mondial », les questions du volontariat militaire international et de la mobilisation humanitaire sont analysés avec précision par les deux auteurs. Ils soulignent que les « vieux guerriers » entretinrent le souvenir de leurs camarades tombés avec beaucoup d’ardeur et que l’oubli de la guerre de 1870 vint davantage de sa nature complexe. En effet, elle présenta deux visages : un premier visage de guerre dynastique et classique à certains égards, moderne par son armement et son écho international d’autre part. Après la guerre, les puissances européennes tierces accueillirent plutôt avec satisfaction la portée limitée du conflit et apprécièrent que deux puissances se contrebalancent au centre du continent. Son retentissement médiatique fut quant à lui considérable grâce aux grandes agences de presse récemment créées et dont le rôle fut facilité par la pose, en 1866, du câble atlantique. Les auteurs s’interrogent enfin sur la pertinence qu’il y aurait à insérer la guerre de 1870 dans la séquence 1860-1880 récemment mise à jour par les historiens, sachant que la Commune fut un événement en soi et représenta un repoussoir aux yeux des dirigeants de tous les pays, que se mit en place un renforcement des États et que l’entreprise impériale française, ne se contentant plus prioritairement d’investissements, tendit de plus en plus à la domination directe sur des territoires entiers.

 

ARTICLES

CHRASTIL, Rachel. « Se préparer à la guerre en 1870- 1871 » Revue d’histoire du XIXe siècle, n°60, 2020/1 (p. 91-105)

« Malgré la diversité des enjeux énumérés par ceux qui avaient vécu les événements, l’attention se concentra majoritairement sur la façon de préparer les soldats à une prochaine guerre. »

Historienne américaine, professeur à l’université de Cincinnati, spécialiste des civils dans la guerre de 1870, Rachel Chrastil souligne l’importance de la préparation de la guerre à une époque caractérisée par le grand nombre de soldats à mobiliser, à concentrer et à équiper. En 1870, l’impréparation française provoqua un gigantesque chaos pour les soldats et les réservistes. Les civils, surtout les provinciaux, imprégnés du slogan « L’Empire, c’est la paix » et mal informés, comprirent tardivement les événements, ce qui ne les empêcha pas toutefois d’exprimer leur « volonté patriotique de défendre la France » à partir de la fin juillet 1870. Rejoindre la garde nationale fut possible mais l’équipement y manquait souvent et son rôle exact n’était pas défini. Mal protégés, confrontés à des exigences nouvelles comme la protection des sites culturels ou le traitement des ressortissants allemands résidant en France, terrifiés par l’artillerie et les bombardements de villes, les civils supportent souvent pour la première fois la vue de soldats blessés. Les autorités impériales n’avaient par ailleurs pas expliqué aux responsables locaux comment se comporter avec des occupants.

Après la guerre, le service militaire concerna tous les jeunes hommes. Le soutien apporté aux sociétés de gymnastique ou de tir par les gouvernements de la IIIe République, tout comme l’introduction de l’éducation physique dans l’enseignement, visèrent plus la discipline que la réflexion. Créé en 1887, le Souvenir français incita les jeunes gens à s’endurcir et à cultiver le sens du sacrifice pour la patrie alors même que les traumatismes psychologiques furent évacués du débat.

 

« 1870 », Revue historique des armées, n°300, 2020/3

« Le mode de production des cartes au dépôt de la guerre ne favorise pas une diffusion très large. »

« Otto von Bismarck comprend très vite l’intérêt pour lui de mettre la presse au service de ses objectifs. »

« L’épopée méconnue des frères Tissandier et des aérostiers français durant la guerre de 1870 marque cependant les premiers pas réels d’une appropriation de l’air qui, contrairement à l’expérience de 1794, se perpétuent par la suite. »

Ce numéro spécial de la Revue historique des armées fait le point des récents acquis historiographiques sur la guerre de 1870 dans plusieurs domaines. Après trois contributions sur les causes de la défaite par Rémy Porte, Stéphane Faudais et François Cochet, la cartographie française est étudiée par le commissaire Nicolas Jacob. Bien que généralement jugée inférieure à celle des Allemands, il montre qu’elle fut en réalité de qualité malgré son insuffisante diffusion auprès d’officiers eux-mêmes moins soucieux d’en disposer que leurs prédécesseurs des guerres de la Révolution et de l’Empire.

David Dischler, doctorant lorrain, souligne pour sa part que la propagande fut moins le fait du gouvernement français, plutôt enclin à la répression, que du gouvernement de Bismarck qui mit la presse au service de ses objectifs. Dans les territoires occupés, le chancelier eut ainsi recours aux affiches et aux journaux officiels, le bilinguisme laissant finalement place à la langue allemande en Alsace-Lorraine, où la diffusion du point de vue allemand convainquit moins les Français que les représailles sévères ; peut-être même aurait-elle contribué à la volonté de revanche et à l’idée d’antagonisme héréditaire.

L’invention des frères Montgolfier ne fut exploitée militairement qu’à partir de la création du service des aérostats et des frères Tissandier selon le capitaine Sylvain Champonnois, du Service historique de la défense. Les ballons étaient inaccessibles aux portées du Dreyse ou des canons allemands, notamment lors du siège de Paris puis lors des combats de l’armée de la Loire.

 

GARROTE, Gabriel. « Les origines de la débâcle de 1870 », Inflexions, n°46, 2021/1 (p.145-167)

« Les illusions du pouvoir ne suffisent pas à expliquer les ressorts de la débâcle. Des facteurs structurels, politiques et sociaux, profondément ancrés dans le régime et la société ainsi que dans le milieu des officiers la préparent indubitablement. »

« En un sens, la catastrophe de 1870 est une défaite intellectuelle. »

Une « débâcle » : ainsi le lieutenant Gabriel Garrote, docteur en histoire, enseignant et chercheur à Saint-Cyr Coëtquidan et auteur d’un ouvrage sur les Saint-Cyriens tombés en 1870, qualifie-t-il la défaite française.

Parmi les causes identifiées : l’artillerie qui souffre d’une doctrine d’emploi lacunaire et la cavalerie qui, croit-on, doit servir au choc plutôt qu’à la reconnaissance ; la restauration tardive des forteresses qui ne tient pas compte de l’apparition du chemin de fer. En ce qui concerne les effectifs, l’armée professionnelle se voit adjoindre une garde mobile par la loi Niel de 1868 faute d’un service militaire universel qui aurait rencontré une opposition générale ; les sous-officiers ne sont pas en mesure de dispenser une instruction suffisante aux hommes du rang ; les officiers tirent leur formation de la guerre elle-même plutôt que d’écoles médiocres, dans un contexte anti-intellectuel et de nostalgie pour les guerres de la Révolution et de l’Empire, aveugle au potentiel militaire du chemin de fer et du télégraphe. La concentration de l’armée française se trouve ainsi ralentie par l’insuffisance du nombre de lignes de chemin de fer vers la frontière et la débrouille doit ensuite suppléer l’absence d’équipement. Du côté des acteurs, l’auteur dépeint Napoléon III comme un souverain en mauvaise santé, conscient de jouer le destin de sa dynastie et qui prend la tête de ses troupes bien que dépourvu d’une connaissance complète de la situation et d’un plan cohérent. De son côté, Moltke tire le meilleur parti de la Kriegsakademie pour alimenter son état-major, les avertissements de l’attaché militaire français en Prusse, Stoffel, ne suffisant pas à sortir les officiers français de leur mépris pour la science militaire et de leur conscience de classe : rares sont ceux d’ailleurs qui, bravant l’interdiction de Mac-Mahon, soulignaient les défaillances françaises sur le terrain européen depuis la guerre de Crimée ; la Guerre de Sécession n’avait pas non plus réussi à convaincre de la supériorité du feu sur le choc et de la nécessité d’adopter une posture défensive.

Même si les Allemands ont payé leur victoire de lourdes pertes, les Français ont finalement été vaincus pour une raison de fond : la mauvaise conduite de la guerre.

 

[Les documents cités sont consultables au CDEM]

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